Francine Zeyen

ARETS GALLERIES 

Bruxelles, octobre / novembre 1997

MUES, LENTES METAMORPHOSES...

technique mixte / 12 x 12 cm

Insupportablement, le regard des autres vole notre image et nous façonne à leur gré. Oeil carré, pupille de poulpe, il s’emparent de nous. Nous enserrent. Nous gobent et nous avalent. Et Nous laissent mourir sur le miroir de leurs visions assouvies.

Je ne suis pas l’ange de miel, ni le démon de soufre. Je suis la souffrance d’être que ressentent tous ceux qui veulent être. J’ai longtemps vécu dans l’étouffant cocon de larves, dans la promesse des chrysalides. J’ai laissé des larmes muettes inonder leurs poumons essoufflés. Qui donc pourra dire les soies asphyxiantes? Ces douceurs qui fondent salées dans la bouche? Ces vignes divines qu’aigrissent les solitudes? J’ai longtemps caché mon corps sous les ailes des mantes, j’ai longtemps laissé les serres des insectes lacérer ma peau. J’ai offert mon visage aux flammes et aux dragons. J’ai longtemps menti en vous offrant des yeux de nymphe. Je mentirai encore en vous lançant des regards de certitude.

J’ai laissé mes ailes ocellées sécher sous des soleils silencieux. Je ne suis plus l’immuable statue que l’on guide par la main. Mes chemins ne sont plus les vôtres qui mènent aux précipices. Je parle une autre langue puisque j’emploie mes propres mots. Puisque j’ose enfin les couleurs qui coulent dans mes veines. Puisque se sont mes ongles qui gravent les feuilles, mes doigts qui lissent les papiers, mes mains qui dirigent l’espace des images. J’ai laissé vos regards, j’ai quitté vos prisons.

Insensibles, les foetus, les momies et les songes nagent encore dans ma tête. Bien sûr, vos yeux de varan, de vautour, de vipère endormie hantent toujours mes nuits. Mais ils sont à présent comme fauves domptés et non plus écrans de mes douleurs.

Mues, lentes métamorphoses. Il me faut mille éveils, mille éclipses pour oser écarteler les regards bleus, pour oser murmurer l’ombre d’un victoire minime, le fantôme d’une liberté dont je me croyais indigne. Crever l’oeil bleu pour oublier ma peur.

Je m’enivre du soufre des anges et bois le miel des démons. Et mes couleurs et mes encres, mes crayons et mes plumes, mes soies et mes secrets sont là, tout auprès de ma main, pour préparer les philtres invisibles qui ouvriront  ma bouche. Trop longtemps mes lèvres sont restées muettes, trop longtemps ma gorge a redit vos salives. Trop longtemps, vos mots au bout de ma voix. Trop longtemps.

Métamorphose, lente mue. Insupportablement je vis

Joseph Orban, Bois l’Evêque, le 17 août 1997



La galerie Arets (Rollebeek 9) reçoit Francine Zeyen qui eut naguère des tendresses pour les insectes et les foetus triturés par la science. Elle semble revenir à davantage d'espoir et vouloir s'arracher à la pesanteur tout en gardant sa manière de travailler précise et précieuse. Une évolution à suivre. 

Saison n° 123, novembre 1997 - Anita NARDON